Sur Vitali Kaloev Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

C’est un jour de février comme les autres à Vladikavkaz, au pied du Caucase. Il fait froid, la neige recouvre la capitale de l’Ossétie du Nord. Chacun se terre dans sa maison ou son lieu de travail. Les rues sont calmes : excepté quelques voitures, seuls des trams jaunes et rouges brinquebalants sillonnent la ville. Zoya vaque à ses occupations dans la maison de Vitali. Kosta Kaloev, le chef de la famille, veille sur la tombe de Sveta, Konstantin et Diana, lui qui a changé de travail après sa retraite d’État et dirige désormais un hôpital pour enfants en bordure de la ville, juste en face du cimetière où est enterrée la famille de Vitali.

Dans le bureau de Kosta, la télévision est allumée. C’est l’heure du journal. L’une des nouvelles le préoccupe : l’aiguilleur du ciel en poste la nuit de la tragédie d’Überlingen a été tué. Il sait que Vitali est parti pour l’Espagne, en faisant escale en Suisse. Sans y croire vraiment, l’inimaginable l’effleure. L’impensable se confirme pourtant un peu plus tard. Les informations font désormais état d’un meurtrier russe, d’une quarantaine d’années, vraisemblablement domicilié à Vladikavkaz. Kosta est abasourdi. Il ne peut accepter que son petit frère ait pu commettre un tel acte. Il se souvient de Vitali enfant, qui refusait les bagarres, d’un adolescent studieux, d’un homme calme et travailleur.

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Rencontre avec la famille de Vitali

Les mois passent, l’enquête se poursuit. Je rencontre Maja Heidenreich, la jeune Allemande qui a servi de traductrice à Vitali. Elle me parle avec douceur de cet homme devenu son grand frère d’adoption, de la peine qui le torture depuis la mort des siens. L’envie de connaître Vitali grandit. Comme il n’est pas possible de le rencontrer en prison, je décide de le découvrir au travers de ceux qui le connaissent, des lieux qu’il habitait et fréquentait, et qu’un jour il devrait retrouver. Destination, l’Ossétie du Nord.

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J’arrive à l’hôpital des enfants, escorté par le rutilant 4 X 4 de son fils. Kosta Kaloev me reçoit dans son cabinet. Il porte la blouse blanche et a un regard dur qui semble dire : que voulez-vous encore ? Nous avons déjà tout raconté sur notre frère en prison dans votre pays. Et si c’est pour parler à nouveau de tradition de vengeance, des Ossètes qui lavent dans le sang la mort des leurs, alors je n’ai rien à vous dire.

Derrière ses grandes lunettes, Kosta Kaloev cherche néanmoins à convaincre. Il souhaite donner une image positive de son pays, l’Ossétie, mais aussi de son frère qu’il est toujours incapable d’imaginer en meurtrier. « Je n’ai pas cru, jusqu’à la fin, que Vitali était coupable. Aujourd’hui encore, j’ai besoin qu’on me fournisse les preuves. »

Cette première rencontre avec Kosta Kaloev est glaciale. Il n’a pas envie de me voir. C’est un peu contre son gré, après trois jours d’âpres négociations, qu’il me reçoit dans son cabinet.

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Le procès de Vitali Kaloev, 25 et 26 octobre 2005

Tout de noir vêtu, les épaules courbées, les traits tirés, Vitali Kaloev prend place dans la plus grande salle du tribunal cantonal de Zurich. C’est un homme brisé qui répond d’homicide volontaire devant la cour, composée de trois juges professionnels. Pendant l’instruction, Vitali Kaloev n’a fait que des aveux partiels, puisqu’il ne se souvient plus du meurtre. Mais les preuves l’établissent ; en février 2004, il a tué à coups de couteau Peter Nielsen, l’aiguilleur du ciel en poste chez Skyguide la nuit de la collision. Un homme brisé, Vitali Kaloev l’était déjà au moment de son acte, lui qui a perdu sa femme et ses deux enfants au cours de la tragédie. Depuis, il ne se voit plus d’avenir, il se recroqueville sur le passé, laisse le temps filer sans qu’il ait prise sur lui. Son avocat va donc plaider le crime passionnel. Pour lui, c’est l’émotion violente qui a dicté l’acte de son client, au moment où les photos des siens ont été repoussées par Peter Nielsen.

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Voici des extraits de l’interrogatoire d’Alain Rossier devant le juge d’instruction. Il a lieu avant le procès en présence de Vitali Kaloev et de son avocat. Le prévenu a le droit de poser des questions au témoin :

« Vitali Kaloev : Pourquoi, alors que je suggérais un entretien avant Noël, vous êtes-vous désisté à la dernière minute, tout comme au mois de janvier ?

Alain Rossier : Comment aurais-je pu savoir ?

Vitali Kaloev : Mme Reutener m’en a parlé. D’après sa déclaration, vous avez même suggéré qu’on se voie pour un dîner ?

Alain Rossier : Non.

Vitali Kaloev : Saviez-vous qu’en automne 2003, j’ai justement fait une demande d’entretien ?

Alain Rossier : Non.

Vitali Kaloev : Vous voulez dire que Mme Reutener ment ?

Alain Rossier : Je ne sais rien de cet entretien. »

Au cours d’une autre audition, Vitali Kaloev et son avocat avaient déjà évoqué la même question avec la traductrice de Skyguide, qui confirme avoir parlé de la requête de Vitali à la direction.

« Vitali Kaloev : C’est juste que Skyguide avait d’abord accepté, mais ensuite refusé ?

Svetlana Reutener: Oui.

Vitali Kaloev : Et pourquoi ?

Svetlana Reutener : Ce n’était pas un refus, mais ils ont voulu repousser la date et j’avais en effet précisé que ce n’était pas un bon moment, car M. Witti était contre une prise de contact et il l’avait dit à Skyguide par écrit. »

Les violons ne sont pas accordés !

Vitali Kaloev voulait rencontrer Alain Rossier pour obtenir des excuses. Ce qui veut dire que, pour lui, il n’en avait jamais reçu.

Le président Hotz demande : « Le 3 juillet 2003, vous étiez chez Skyguide, il y a eu une présentation de l’accident, est-ce juste ? »

Vitali Kaloev : « Oui, mais pour moi, des excuses étaient plus importantes que des explications factuelles. »

Le président : « Comment Alain Rossier s’est-il excusé ? »

Vitali Kaloev : « Il ne s’est pas excusé. »

Le président : « Alain Rossier dit qu’il s’est excusé pour la partie pour laquelle Skyguide juge être responsable, est-ce correct ? »

Vitali Kaloev: « Alain Rossier ne s’est excusé d’aucune manière. Il a juste grommelé “ je suis désolé ” quand il a vu les photographies de ma famille morte. »

Le président : « Alain Rossier a déclaré que vous aviez accepté la présentation de l’accident, est-ce juste ? »

Vitali Kaloev: « J’ai demandé à Alain Rossier qu’il s’excuse. Il a seulement baissé la tête et n’a pas répondu. J’ai donc tourné le dos et je suis parti. »

Vitali Kaloev quitte la réunion sans dire au revoir à Alain Rossier. Il sait qu’il n’obtiendra pas ce pourquoi il est venu, des excuses franches et sincères. Il choisit de s’en aller sans esclandre. Mais après deux heures d’explications, Vitali attendait un geste. Il est parti la rage au cœur.

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